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LE MANUSCRIT 717. II en voyage

 

La p'tite pépite :

Le très soigné manuscrit de soeur Dorothée de Kippenheim, compilation de sermons et vies de saints, avec reliure aux couleurs des fruits d'été.

(Texte de Rémy Casin, Conservateur en chef, Responsable de la Bibliothèque des Dominicains)

 

C’est d’un absent que nous allons parler aujourd’hui. Comme signalé dans le post du 1er juin de notre page Facebook (https://www.facebook.com/DominicainsColmar/), les deux manuscrits n° 271 et 717-II ont quitté nos rayons pour être présentés à l’exposition Fleurs apprivoisées au Musée des arts anciens du Namurois (https://www.museedesartsanciens.be/actuelles). Les musées de la grande cité belge consacrent en effet leurs expositions et animations de cet été au thème de la fleur, en présentant des œuvres d’art de toute époque et … des installations florales spectaculaires :http://walloniebelgiquetourisme.be/fr-be/content/fleurs-2018-expositions-a-decouvrir-au-coeur-de-namur. A découvrir si vos vacances vous amènent de ce côté !

Le manuscrit 717-II se présente sous la forme d’un épais volume de 21 sur 15,5 cm comprenant 328 feuillets (soit 656 pages). Sa reliure est en peau de mouton décorée de motifs géométriques estampés sur le cuir et teinte en … en quelle couleur au fait ?! Car les dénominations données par les différentes descriptions varient : on trouve ainsi «cerise», «myrtille» ou le plus neutre «rouge» (probablement un bibliothécaire qui n’a pas voulu se mouiller!). La photo ci-dessous vous permettra de vous faire votre propre idée. Et si vous avez une autre suggestion à proposer, nous l’examinerons attentivement !

 

Manuscrit 717-II (reliure en peau de mouton)

 

Quoi qu’il en soit, cette reliure nous oriente immédiatement vers le milieu d’origine de ce document : le monastère des Dominicaines d’Unterlinden, dont la bibliothèque au Moyen-Age abrite plusieurs dizaines de volumes pareillement «habillés». Cette provenance se trouve confirmée par ce qu’on lit au dernier feuillet et dont voici les premières lignes : Ich swester Dorothea von kippenheim ein convent Swester desz wirdigen löblichen gotzhusz Sancti Johannis baptiste in underlinden zu Colmar hab disz buch usz dem latin zu tutzsch geschrieben …

 

Le colophon correspond à la signature du scribe soeur Dorothée de Kippenheim

 

Soyons charitable et donnons une traduction… Moi, sœur Dorothée de Kippenheim, moniale de la très respectable et très digne d’éloges maison de Dieu Saint Jean Baptiste d’Unterlinden de Colmar, j’ai traduit ce livre du latin en allemand …C’est là ce qu’on appelle un «colophon» : une mention finale où le, enfin plutôt la scribe dans notre cas, se nomme et indique les circonstances de son travail, type de «signature» qui n’est pas rare dans les manuscrits médiévaux.

A six ou sept siècles de distance (la date exacte du manuscrit prête à quelques débats entre les XVe et le début du XVIe), nous voici donc en présence d’une femme, scribe – ce qui implique, outre la capacité à lire et écrire, des compétences de calligraphe – et traductrice de surcroît, donc savante. Il est toujours bienvenu de souligner que contrairement à une idée reçue, le Moyen-Age n’a pas systématiquement condamné les femmes à un statut subalterne et à l’ignorance..

Nous aimerions bien sûr en savoir plus sur elle, mais nous restons malheureusement sur notre faim : elle est certainement originaire de Kippenheim, une grosse bourgade de l’autre côté du Rhin en face de Rhinau, elle a de la même façon laissé son nom dans le manuscrit 275 et c’est à peu près tout ce que nous retrouvons comme traces …

Elle apparaît comme spécialisée dans la traduction en allemand, pour toutes les sœurs qui ne lisaient pas le latin, des textes tels que les évangiles (le manuscrit 275) ou une compilation de sermons et de vies de saints (notre 717-II) : autant de lectures propices aux méditations et exercices spirituels qui faisaient le quotidien des membres de la communauté. Son travail montre un soin et une application indiscutables apportés à la graphie, régulière, nette et bien lisible.

 

Une graphie régulière nette et bien lisible

 

Et si d’aventure la qualification de «bien lisible» vous fait froncer le sourcil, veuillez croire que nous avons en stock des représentants de la même période autrement plus ardus à déchiffrer …

Certes, Dorothée copie, mais dessine-t-elle ou enlumine-t-elle ? Difficile à dire. En tout cas, elle a orné son livre de plusieurs éléments décoratifs, probablement «récupérés» ailleurs. Parmi ceux-ci, un dessin colorié collé à pleine page au verso du feuillet 77 :

 

Un dessin colorié collé à pleine page (verso du feuillet 77)

 

On aura reconnu l’archange Gabriel s’adressant à la Vierge, scène dite de l’Annonciation, inlassablement figurée et reprise dans l’art médiéval. Elle fait toutefois ici l’objet d’un traitement un peu particulier, en ce sens que la scène est placée non dans un intérieur comme d’habitude (chambre ou oratoire), mais transposée dans une prairie semée de fleurs et fermée par un mur crénelé à l’arrière plan. Voici, «fondue» ainsi avec l’Annonciation, une autre image biblique qui n’a jamais cessé de traverser l’imaginaire occidental : le jardin clos. Ce «paysage » est somptueusement décrit et orchestré dans le Cantique des cantiques. Symbole de pureté, il entre naturellement en résonance avec la figure de la Vierge. Le texte de l’Ancien Testament est ici évoqué à travers les fleurs qui parsèment le jardin : roses, narcisses et muguet -  ce dernier assimilé alors au lys. Décor qui explique l’attention portée au manuscrit par nos collègues namurois !

On ne contestera pas, pour conclure, une certaine maladresse de la facture : il n’y a qu’à porter les yeux sur des détails comme le traitement du motif en damier aux pieds de la Vierge, ou encore de la chaire où elle est installée … La maîtrise de la perspective n’était pas le point fort de l’auteur du dessin ! Un mauvais esprit trouverait d’ailleurs sans doute à lui reprocher une maladresse d’exécution qui s’étend à l’ensemble du travail. Un encore plus mauvais esprit observerait que les personnages semblent sortir de chez le coiffeur …

D’accord, d’accord, nous ne sommes pas ici en présence d’un chef-d’œuvre de la peinture médiévale. Mais ces couleurs demeurées vives et fraîches à travers les siècles, cette naïveté – plus que maladresse -  qui donne aux personnages un touchant visage de poupée et une superlative blondeur …. voilà qui compense tout ce qu’on pourrait lui reprocher, assurément. Et puis voyez-le dans sa vitrine à Namur, n’est-il pas ravissant, notre manuscrit colmarien ?!

Manuscrit 717-II actuellement exposé à Namur au musée des arts anciens

 

Manuscrit 717-II actuellement exposé à Namur au musée des arts anciens