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A l’époque où l’on brûlait les sorcières

C’est qu’elles sont de retour! Certains mouvements féministes se sont en effet réapproprié la figure de la sorcière depuis quelques années pour en faire une icône de leur lutte.

En témoigne un essai récent de Mona Chollet, disponible dans les collections du Pôle Média-Culture :

Ce réinvestissement de la sorcière n’est d’ailleurs pas exempt d’un certain contre-sens historique, mais passons : les militant(e)s sont coutumier(e)s de ce genre de détournement, quelle que soit leur lutte… Cette actualité est en tout cas l’occasion de sortir de nos rayons un ouvrage mythique (on n’ose dire «culte»), encore que bien réel, j’ai nommé le célébrissime Malleus maleficarum, autrement dit Le marteau des sorcières des inquisiteurs dominicains Heinrich Krämer, dit Institoris (un Sélestadien) et Jacob Sprenger (un Bâlois). Sa première édition est parue à Spire en 1486 ou 1487, suivie d’une demi-douzaine d’autres jusqu’en 1500, preuve d’un succès certain. La Bibliothèque des Dominicains possède un exemplaire de la première et de la deuxième édition (vers 1490), privilège qu’elle ne partage en France qu’avec la Bibliothèque nationale et la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg – un cas qui n’est pas rare dans nos collections, soit dit en passant.

Comment s’explique la célébrité et le succès de cet ouvrage, une pesante et indigeste somme théologico-juridique ? Pour le comprendre, il faut se remettre dans le contexte de la fin du XVe siècle. L’époque est celle de «la peur en Occident», titre du grand livre de Jean Delumeau, dans lequel l’historien brosse le tableau d’une chrétienté en proie aux angoisses dues aux malheurs des temps : famines, guerres et épidémies (tiens, tiens …). Les hommes d’Eglise y répondent en les attribuant à une série »d’ennemis de l’intérieur» : juifs, hérétiques et … sorciers, cette dernière accusation rapidement étendue préférentiellement aux femmes – et le Marteau des sorcières, comme son titre le dit explicitement, est indiscutablement le grand responsable de ce «ciblage». Précisons bien qu’il ne s’agit pas en l’occurrence de forgeries machiavéliques d’un clergé prêt à tout pour tromper les populations, mais bien de l’expression de fantasmes collectifs dans une sorte de flambée irrationnelle – phénomène connu en tout temps et en tout lieu…

Au milieu des calamités d’un siècle qui s’écroule … Les premiers mots du Marteau des sorcières s’inscrivent dans cette atmosphère apocalyptique. Les développements suivants traitent de questions telles que la réalité et les pouvoirs des sorciers et autres jeteuses de sorts, leurs pouvoirs de nuisance et les moyens de s’en protéger, le livre se concluant par un code criminel où les inquisiteurs déploient leur «expertise» dans la lutte conte ces auxiliaires de l’Enfer. On y lit de multiples cas rapportés par les auteurs, y compris des récits de réunions nocturnes autour du diable en personne, facilitées par les pouvoirs surnaturels de déplacement dont jouissent les sorcières (le fameux vol sur un balai … tout un imaginaire est déjà actif!). L’une de ces mentions a d’ailleurs attiré l’attention d’un lecteur de l’époque, probablement un moine cistercien de l’abbaye de Pairis, d’où provient notre exemplaire de la deuxième édition :

(Modo ?) quomodo localiter homines transferuntur de loco ad locum : «Comment l’on peut être transporté d’un lieu à un autre» signale cette note manuscrite à propos d’une beuverie d’étudiants (on n’a vraiment rien inventé …) qui voit l’un des participants être diaboliquement entraîné dans les airs après avoir blasphémé. Quant à la grande persécution des sorcières (de tout âge et de toute condition), elle se déchaîne dans de très nombreuses régions d’Europe plusieurs décennies après la parution du Malleus, approximativement entre 1560 et 1660. Mais l’ouvrage d’Institoris et Sprenger est toujours l’arme favorite des autorités qui conduisent des dizaines de milliers de malheureuses victimes au bûcher, dont plus de quatre mille dans la seule Alsace entre 1590 et 1640. En atteste une vingtaine de rééditions recensées au XVIe siècle : on peut donc estimer que quelque trente mille exemplaires sont en circulation à l’époque et employés dans de multiples procès. Nous sommes bien en présence d’un livre meurtrier …