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Quand La Fontaine rimait au Japon

La p'tite pépite :

Quand La Fontaine rimait au Japon

(Texte de Cédric Grébenieff, chargé du catalogue des livres anciens à la bibliothèque des Dominicains)


 

Fables choisies de La Fontaine : reliure

 

Un livre énigmatique se dissimule dans les rayons de la collection du baron Aladar de Szendeffy, légués à la Bibliothèque de la ville en 1958...

  • Exotique, il provient du Japon.
  • Esthétique, il fait la part belle à l'ukiyo-e, la technique d'estampe japonaise.
  • Familier pour tous les anciens écoliers de France et de Navarre, puisqu'il s'agit d'un recueil des fables de Jean de La Fontaine, édité pour la première fois en 1894...

Ce livre est également le creuset de deux cultures aux antipodes l’une de l’autre...

Fables choisies de La Fontaine : page de titre

Après un isolement de deux siècles, l'archipel nippon régi par le régime féodal du Shogunat s'ouvre au monde en 1854, lorsque que les canons de l'US Navy mouillent en baie de Tokyo, de manière très démonstrative, au nom du droit au libre commerce !

L'Occident découvre alors une culture avec des pratiques artistiques qui, jusque-là, filtraient à peine par le biais du monopole commercial des Hollandais, seuls étrangers admis à commercer en certains points du pays.

Dans une culture européenne qui cherche à se réinventer, cette nouvelle diffusion d’objets d'art en provenance du Pays du Soleil Levant fait naître très vite la fièvre du japonisme dont les différentes Expositions universelles se font l'écho. On collectionne notamment les estampes japonaises : des galeries spécialisées apparaissent et un marché se structure devant l'engouement de ses feuilles imprimées... qui à l'origine débarquaient comme papier d'emballage pour les objets d'art. Car les estampes japonaises ne figuraient pas parmi les fastes que le pouvoir japonais désirait afficher.

La cigale et la fourni

Editeur français installé au Japon, Pierre Barbouteau organise la rencontre de 28 fables de Jean de La Fontaine avec la gravure sur bois polychrome japonaise, l'ukiyo-e. Sous son intuition, le mariage arrangé devient une union harmonieuse. L'art graphique délicat, dit de l'image du monde flottant, fixe l'instant écrit en vers français comme une scène de la nature japonaise.

Les fables retenues acceptent des animaux communs aux bestiaires des deux confins de l'Eurasie : renards, grenouilles, rats et oiseaux ont la part belle. Ainsi L'artiste appréhende et rend au plus juste le sens des fables de La Fontaine.

Conseil tenu par les rats

Pourtant à l'aube du XXe siècle, il ne s'agit pas de diffuser les Fables au Japon, le texte n'est pas traduit en japonais. Le livre est façonné selon des méthodes traditionnelles – désuètes déjà – afin de plaire aux amateurs étrangers d'ukiyo-e : c'est la définition des chirimen-bon que publient des entrepreneurs adroits tant européens que japonais.

Cette fascination occidentale pour l'estampe japonaise, n'est ni partagée, ni comprise, dans le nouveau Japon. Art mineur et populaire dès l'origine, répondant aux aspirations triviales et passées de la bourgeoisie nippone, l'ukiyo-e est démodé dans le nouveau contexte moderniste de l'ère Meiji. Les chirimen-bon participent alors à la survie de l'art.

Ainsi, en cette fin de siècle, les Confins rêvent toujours l'un de l'autre : le Japon veut devenir une puissance occidentale, l'Occident veut s'approprier l'art japonais. Le premier accouchera d'un Empire colonial et le second de l'Art Nouveau.

Les poissons et le cormoran

 

Référence :

Choix de fables de La Fontaine illustrées par un groupe des meilleurs artistes de Tokio. Sous la direction de P. Barbouteau. Tokio : Imprimerie de Tsoukidji-Tokio, S. Magata, Directeur (pour E. Flammarion), 1894 [vers 1900].

Bibliothèque des Dominicains de Colmar, SN 9501