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Le manuscrit 495

La p'tite pépite :

Le manuscrit 495 de la Bibliothèque des Dominicains de Colmar - Le livre des miracles de la Vierge à Unterlinden.
(Texte de Rémy Casin, conservateur en chef de la bibliothèque des Dominicains de Colmar)


 

Un manuscrit singulier

Cette première « p'tite pépite » vous présente un livre manuscrit de la fin du Moyen-Age à beaucoup d’égards hors du commun.
D’abord il a été copié et décoré à Colmar même, sans doute vers 1460 : un pedigree de première classe, donc pour commencer !

Précisons : il provient du couvent des sœurs dominicaines d’Unterlinden, foyer religieux très actif entre les XIIIe et XVe siècles.

Small is beautiful
Le manuscrit 495 de la Bibliothèque des Dominicains de Colmar
fig. 1

Arrêtons-nous un instant sur l’aspect matériel de cette petite chose (fig. 1). La couvrure est en cuir teinté en rouge, les pièces métalliques en relief sur la reliure étaient destinées à éviter l’usure du cuir par frottement (au Moyen-Age, on conserve les livres posés à plat sur les étagères, non rangés verticalement comme aujourd’hui).

Le manuscrit 495 de la Bibliothèque des Dominicains de Colmar
fig. 2

Petite chose, car petit il est, ce manuscrit, c’est même ce qui frappe tout de suite : 12,5 cm de haut sur 9 cm de long (fig. 2). « Une puce ! » comme s’exclamerait une de mes collègues bibliothécaires … Mais les apparences sont trompeuses. Voyez-vous en effet au milieu du haut de la couverture cette profonde entaille ? C’est la trace de la chaîne qui l’attachait à un emplacement du couvent, peut-être dans l’église même, indice de son caractère particulièrement précieux aux yeux des religieuses.

Une icône miraculeuse

Pourquoi ce petit livre était-il de leur part l’objet d’un tel attachement – si j’ose dire ?

Les 42 feuillets de parchemin sont décorés de 21 dessins rehaussés de lavis de couleurs (bistre, vert-de-gris, noir de charbon, guède, minium ou peut-être vermillon). L’ensemble constitue comme une petite bande dessinée retraçant les épisodes qui accompagnèrent et suivirent l’arrivée au couvent d’une icône représentant la Vierge mère du Christ.

Le manuscrit 495 de la Bibliothèque des Dominicains de Colmar
fig. 3

C’est que le tableau allait vite manifester des propriétés miraculeuses … Ici, par exemple (fig. 3), le donateur le présente aux sœurs, qui l’accueillent en grande cérémonie. En dessous, il a été placé dans un petit recoin où il tombe dans l’oubli, jusqu’au jour où une sœur paralysée d’un bras (elle le soutient avec sa main gauche) le touche, et est guérie miraculeusement… Sur la page suivante le tableau, évidemment mieux traité après ce premier miracle, est fixé sur une planche soutenue par deux chevilles. Une sœur dévote, en prière, entend une voix, ici figurée par un ange, qui demande qu’on prépare un petit autel pour l’image. Peu après, lorsque deux sœurs viennent le contempler, les chevilles sont cassées… et le tableau se tient miraculeusement au mur sans support ! Et tout cela culmine avec l’apparition du Christ lui-même, qui vient révéler aux sœurs qu’il veut que sa mère soit honorée dans l’église du couvent et qu’il accordera son secours à tous ceux qui viendront y prier et honorer la Vierge (fig. 4).

Le manuscrit 495 de la Bibliothèque des Dominicains de Colmar
fig. 4

Entre dévotion, bonnes affaires et coups bas

Comment pouvons-nous interpréter ces images et y lire tout ce qui précède ? C’est que les scènes représentées sont doublées par un récit écrit qui nous relate tous ces épisodes. Sur la fig. 4 on peut lire les premiers mots qui servent en même temps de titre, comme il est alors habituel :

Incipiunt miracula de ymagine beate Marie Virginis … sub testudine chori monasteri soror(um) de sub tilia in columbaria.

« Ici commence le récit des miracles opérés par l’image de la bienheureuse Vierge Marie, placée sous un dais … dans le chœur du monastère des sœurs d’Unterlinden à Colmar».

On remarque le soin avec lequel ce début a été calligraphié : initiales décorées et écriture de grand format par rapport à la petite taille des feuillets.
Nous apprenons de plus qu’une fois placée dans l’église, l’image devint la destination d’un pèlerinage bien fréquenté par les fidèles de la région, voire de plus loin - qui témoignaient de leur foi en laissant force donations au couvent d’Unterlinden. D’autres sources de l’époque  mentionnent ce succès, une des causes qui a longtemps fait du couvent une maison riche et prospère… à tel point qu’au cours du XVIe siècle, les religieux dominicains du couvent voisin – le nôtre ! – s’approprièrent la miraculeuse icône – et la manne financière qui allait avec, évidemment ! Toujours est-il que le tableau semble avoir disparu au cours du XVIe siècle, on ne sait dans quelles circonstances exactement.

Une transmission peu banale

Le manuscrit 495 de la Bibliothèque des Dominicains de Colmar

Comme les autres manuscrits provenant du couvent d’Unterlinden, ce livre aurait dû faire partie du noyau historique de nos collections, rassemblé dès 1789 par les confiscations des biens du clergé au profit de la nation. Mais il fut apparemment soustrait – je vous ai déjà dit qu’on peut le glisser dans une poche… – par la sœur Henriette Spiess, une des dernières religieuses qui quitta le couvent fermé fin 1790, et vécut retirée dans sa famille jusqu’à sa mort en 1857. Son geste peut s’expliquer par l’importance qu’il avait gardée pour les religieuses, des siècles après les évènements relatés. Une obscurité à peu près complète entoure ensuite le parcours du manuscrit – jusqu’à ce qu’il reparaisse à la fin du XIXe siècle dans les collections de la Bibliothèque de Colmar, par on ne sait quelle voie ! Un petit mystère de plus !