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L’enluminure chante Noël

 La p'tite pépite :

« Puer natus est nobis » : L’enluminure chante Noël
(Texte de Fabienne Chagrot, responsable des fonds anciens de la bibliothèque des Dominicians)


 

L’enluminure chante Noël

L’histoire de Noël est certainement l’un des thèmes religieux les plus fréquemment illustrés par les artistes du Moyen Age. En témoignent dans  nos musées alsaciens d’éblouissants chefs-d’œuvre peints ou sculptés par les plus grands créateurs de l’art rhénan.

Plus discrètement, à l’ombre de ces géants nommés Martin Schongauer, Matthias Grünewald ou Hans Baldung Grien, dans la pénombre des réserves, se cachent aussi des Nativités, modestes et anonymes, peintes sur le parchemin des missels, antiphonaires et autres livres de prières.

Les Dominicains de Colmar conservent plusieurs de ces manuscrits médiévaux, magnifiquement calligraphiés et ornés de grandes initiales historiées ou de petites miniatures qui chantent le mystère de Noël.

Les représentations les plus anciennes conservées dans les collections colmariennes sont renfermées dans deux graduels du XIVe siècle qui ont appartenu aux moniales dominicaines d’Unterlinden pour un usage liturgique (Ms 317 et Ms 136). Dans chacune d’elles la scène de la nativité s’insère dans la panse de l’initiale P introduisant le texte latin « Puer natus est nobis ». La riche polychromie de ces petites initiales historiées et l’éclat des feuilles d’or consonent avec le texte joyeux de l’introït chanté par le chœur des sœurs pour la fête de Noël :

          « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné.
          Sa puissance est sur son épaule. Son nom  est Ange du Grand Conseil.
          Chantez à Dieu un cantique nouveau car il a fait une chose merveilleuse. »

Ms 317 Graduel dominicains, XIVe s.

Dans le manuscrit ms 317 la scène, très sobre, laisse peu de place au pittoresque de la crèche si ce n’est la présence du bœuf et de l’âne qui, selon les évangiles apocryphes, adorent l’enfant Jésus couché dans une mangeoire. Seule la Vierge Marie qui vient d’accoucher est présente près de son enfant mais en dessous de lui pour bien manifester que dès sa naissance ce tout petit bébé est bien transcendant. Avec un geste de tendresse extrêmement gracieux qui rappelle les arts précieux du XIVe siècle elle attire vers elle son fils dans un affectueux envisagement réciproque qui ne manque pas d’évoquer les Vierges de tendresse des icones des traditions d’Orient.

Ms 317 Graduel dominicains, XIVe s.
Ms 317 - Graduel dominicain.
Manuscrit sur parchemin, XIVe s., couvent des sœur d’Unterlinden de Colmar

Ms 136 Graduel dominicains, XIVe s.

La même scène se déroule sur la miniature « jumelle » du manuscrit ms 136 manifestement copiée sur la première dans une facture un peu différente où le pittoresque vient replacer le nouveau né dans une chronique familiale. Car cette fois Joseph, appuyé sur sa canne, n’a pas été écarté. Marie et son enfant sont au centre de l’attention de tous les acteurs de la scène, âne et bœuf compris. A l’intérieur de ce petit médaillon de quelques centimètres de haut l’enfant s’est incarné au sein d’une famille qui affectueusement veille sur lui, miraculeusement protégée par le grand dragon bleu qui entoure la Sainte famille.

Ms 136 Graduel dominicains, XIVe s.
Ms 136 - Graduel dominicain.
Manuscrit sur parchemin, XIVe s., couvent des sœur d’Unterlinden de Colmar

Ms 311 antiphonaire dominicains (partie hiver) XIVe s.

Sur un feuillet du temporel d’un antiphonaire attribué aux frères dominicains du couvent de Colmar, dans une initiale historiée à fond d’or figure une autre Nativité. Elle s’inscrit à l’intérieur de la lette H du répons « Hodie nobis caelorum rex de virgine nasci dignatus est »

« Aujourd’hui, pour nous, a daigné naitre d’une vierge le roi du ciel. »

Si l’on croit encore y reconnaitre une scène d’intimité familiale autour du berceau d’un nouveau né, c’est bien la liturgie qui s’impose ici avec le geste d’adoration que symbolisent les mains tendues de Marie et de Joseph pour manifester l’immense mystère d’un Dieu qui se fait tout petit.

Ms 311 antiphonaire dominicains (partie hivers) XIVe s.
Ms 311 - Antiphonaire dominicain (partie hiver).
Manuscrit sur parchemin, XIVe s., couvent des dominicains de Colmar

Ms 713 Livre d’heures, XVe s.

« Il y avait dans la contrée des bergers qui vivaient aux champs et veillaient sur leurs troupeaux. L’ange du Seigneur leur apparut et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté » (Lc 2, 8)

La scène de l’annonce aux bergers est peinte dans un livre d’heures du XVe siècle à l’usage du diocèse de Besançon, comme l’atteste le calendrier qui ouvre le volume.
Un ange dans le ciel annonce la bonne nouvelle aux bergers en leur tendant un phylactère sur lequel on lit « Puer natus est ».
Ce manuscrit porte la marque de l’art français, ou bourguignon, d’un atelier laïque qui n’a pas été identifié. Il a vraisemblablement été fabriqué à l’aide de motifs décoratifs et iconographiques plus ou moins stéréotypés. Les peintures à pleine page qui illustrent le cycle de Noël valent plus par la richesse de leur décor que par le rendu des personnages et des animaux, traités avec une certaine rusticité un peu maladroite. En opposition le riche fond à damier où chatoient rouges, bleus et or et les larges bordures à rinceaux, finement couvertes d’un décor végétal plus ou moins imaginaire, ne manquent pas de l’élégance et du raffinement caractéristiques des arts du livre à cette époque.

Ms 713 Livre d’heures, XVe s.
Ms 713 - Heures à l’usage de Besançon.
Manuscrit sur parchemin, XVe s.

Ms 306 Miroir de la passion du Christ, début XVe s.

C’est dans l’évangile de Mathieu que l’on peut lire le récit de l’épiphanie.

« Entrant alors dans le logis, ils virent l’enfant avec Marie sa mère et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui ; puis ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent en présent l’or, l’encens et la myrrhe » (Mt 1,11)

Conduits par l’étoile qui brille au dessus de la vierge, les trois mages de l’évangiles sont manifestement devenus trois rois parvenus au terme de leur voyage. Au fond de l’étable, sommairement stylisée, s’abritent toujours l’âne et le bœuf qui, curieux, semblent observer une scène étonnante.
Un vieillard, transporté de vénération, s’est agenouillé devant un petit bébé tout nu porté tendrement dans les bras de sa mère. Dans leur costume médiéval les deux autres personnages, non moins admiratifs, se préparent à déposer pareillement leur lourde couronne d’or au pied de l’enfant.
Dans cette représentation un peu naïve, le naturalisme et la tendresse propre au gothique suggèrent une merveilleuse relation entre la mère et son enfant qui semble demander l’autorisation de se servir dans le coffret qui a été ouvert devant lui.

Remarquons aussi que si les rois représentent bien les trois âges de la vie, selon l’interprétation donnée au VIIIe siècle par Bède le Vénérable, aucun n’est encore peint sous les traits d’un roi noir tel que l’iconographie allait le consacrer dans le monde rhénan à partir du milieu du XVe siècle.

Ainsi, au cœur de l’hiver, éclatantes d’or et de couleurs, ces enluminures nous font entendre le chant de Noël, identique à celui qui résonnait autrefois dans les églises pour les femmes et les hommes du Moyen Age. 

Ms 306 Miroir de la passion du Christ, début XVe s.
Ms 306 - « Der Spiegel des lidens Christi » Miroir de la passion du Christ.
Manuscrit sur parchemin, début XVe s.