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Une bibliothèque d’automne : la collection Méquillet

La p'tite pépite :

Une bibliothèque d’automne : la collection Méquillet

(Texte de Cédric Grebenieff, service des fonds anciens de la Bibliothèque municipale des Dominicains de Colmar)


 

Parmi les fonds particuliers de la Bibliothèque des Dominicains, la collection Méquillet est peut-être la plus singulière. S’il ne s’agit pas à proprement parlé d’une bibliothèque d’érudit, elle exhale l’épicurisme aguerri à la curiosité des choses de la vie.

Eventail de demi-maroquins colorés
Eventail de demi-maroquins colorés, aux dos souvent mosaïqués suivant le goût de l’Art nouveau

Une bibliothèque aux teintes automnales aussi, lorsqu’on porte le regard sur le bigarrement de ses cuirs tendus. D’ailleurs les vernis, non entamés, semblent trahir encore, la prière toute vaine des pères de septembre qui espèrent, par l’offrande du livre rutilant, l’exaltation du goût des fils aux études d’octobre… Le parfum sage de la rentrée.

 

Une invitation à la flânerie érudite

Physiologie des quais de Paris
Physiologie des quais de Paris du Pont Royal au Pont Sully par Octave Uzanne, 1893

Une invitation irrésistible à se promener entre ses rayonnages, à l’abandon de la besogne studieuse pour l’errance du dilettante. Celle que l’on mènerait volontiers chez les bouquinistes des quais de Seine et autres librairies aux boiseries cirées… Ces devantures dont on n’ose vraiment ouvrir les livres, nous non-chalands, qui ne désirons qu’apercevoir un instant l’allure des pages dignement composées et même pourquoi pas surprendre quelques propos étonnants qui s’enracinent dans ce lambeau de nostalgie qui s’appelle « livre relié ».

Détail d’une eau-forte de Robida pour les Contes pour les bibliophiles
Des deux prédateurs du livre : le libraire au premier plan, le bibliothécaire au second, lequel est le plus engageant ?
Détail d’une eau-forte de Robida pour les Contes pour les bibliophiles par Octave Uzanne et A. Robida, 1895

Les caractères dorés des pièces de titre ne se lassent pas d’offrir des thèmes succulents et truculent pour le flâneur : Les seins [sic] dans l’église, Traité des Eunuques, Ronces et grattes-culs, Physiologie des quais de Paris, Les cocottes de mon grand-père, Le paroissien du célibataire… Comment ne pas compulser autant de curiosités ? Se plonger dans des études artistiques ou historiques délicieusement illustrées - quoiqu’un peu fanées, de la poésie que l’on soupçonne galante sinon polissonne, de la caricature acérée, maniée par les plus grands hérauts du temps : Töpffer, Robida, Cham, Gavarni, Granville et bien sûr Daumier… Avec le fonds Méquillet nous rentrons dans une collection élégante, un écosystème qui remplit des fonctions internes propres : étonner, charmer, rire. Et conserver l’esprit alerte ?

 

Un esprit raffiné, volontiers espiègle

Le Traité des eunuques     Ex-libris de Léon Gambetta
Le Traité des eunuques et l'Ex-libris de Léon Gambetta

Remarquable par l’incongruité de la question abordée, la légitimité au mariage des eunuques, ce petit Traité sur les eunuques de l’historien Charles Ancillon (1659-1715), imprimé en 1707, constitue l’un des quelques ouvrages pré-19e siècle de la collection Méquillet. Relié dans un demi-maroquin citron signé Remy Petit, relieur réputé de la capitale sous le Second-Empire, l’exemplaire porte une particularité rare dans ce fonds : l’étiquette ex-libris d’un ancien possesseur qui n’est autre que celui de Léon Gambetta (1838-1882) avec sa devise « Vouloir c’est pouvoir » … Piquant dans ce livre qui traite à priori d’impuissance.

Un méli-mélo d’œuvres d’Octave Uzanne
Un méli-mélo d’œuvres d’Octave Uzanne : La française du siècle, 1886 ; Le miroir du monde, 1888 ; L’Eventail, 1882 ; L’Ombrelle, 1883

A s’y pencher de plus près, presque chaque tablette accueille un ouvrage de l’auteur Octave Uzanne (1851-1931). Ce passionné et joyeux trublion qui se veut l’amant raffiné du livre et des femmes. Journaliste dans des revues d’amateurs du livre, écrivain prolifique, éditeur, il entraîne la bibliophilie de la fin du XIXe siècle dans une esthétique galante, amusante, et finalement gesticulante aux yeux de ces contemporains qui l’oublieront peu à peu passé la fin du siècle, exceptés… les bibliophiles.

 

Un père et une fille, amoureux de la vie et de leur terre natale

L’ex-libris, dessiné par Hansi
L’ex-libris, dessiné par Hansi, que Camille Méquillet apposait dans chacun de ses livres. Un enracinement entre Colmar et Riquewihr

Camille Méquillet, oenophile, bibliophile, randonneur et philanthrope (1832-1918). S’il n’a jamais exercé sa profession d’avocat, c’est grâce aux rentes confortables que lui apportent les terres et la fortune acquises au fil des unions de sa famille. Particulièrement attaché à ses vignobles de Riquewihr, il consacre une large part de son temps à faire fructifier ses vignes pour produire parmi les meilleurs vins d’Alsace. Membre fondateur de la Société d’histoire naturelle de Colmar, il donne de son temps également en tant que bibliothécaire de l’institution entre 1874 et 1887.

Il appartient à la haute-bourgeoise alsacienne, protestante, et use de sa fortune pour le bien-être de ses concitoyens, engagement que sa fille unique Fanny (1863-1950), qui ne se mariera pas, reprend avec zèle après sa mort. Le père et la fille séjournent en alternance à Riquewihr et Colmar, ainsi qu’à Genève pour l’amour de la montagne et pour l’asile durant les deux conflits mondiaux (Camille Méquillet décédera d’ailleurs à Genève en 1918, tout comme Fanny en 1950).

 

Un patronyme synonyme de générosité et de savoir-vivre

Les Méquillets, père et fille, sont les bienfaiteurs des villes de Colmar et Riquewihr. Leur mécénat touche les communes, les hôpitaux, les paroisses et les musées. C’est ainsi qu’à sa mort, Fanny Méquillet lègue à la bibliothèque de la ville de Colmar l’importante collection sise à la villa de la rue Bruat, celle d’un amoureux du livre bien fait, Camille.

Un aéronef militaire 20 ans avant sa concrétisation
Un aéronef militaire 20 ans avant sa concrétisation 
Cartonnage polychrome de La guerre au Vingtième Siècle d’Albert Robida en 1887, l’anticipation au service de la satire

Une collection de passion, témoin d’une époque belle, en contraste avec la violence des guerres nouvelles qui l’égratignent. Ainsi Albert Robida (1848-1926), l’un des grands caricaturistes du 19e siècle, situe sa satire « La Guerre au Vingtième Siècle » en 1945… Il y prophétise guerres aériennes, sous-marines et chimiques « grâce » aux progrès scientifiques. Le lecteur d’aujourd’hui porte un regard éminemment plus grave que celui de l’an 1887 à la parution de l’album. Légèreté mais lucidité. Albert Robida sera lui-même rattrapé par son anticipation puisqu’il perd un fils durant la première guerre mondiale.

La particularité de cette bibliothèque est en fait une partie intégrante de l’héritage que les Méquillet ont laissé dans la région de Colmar :

  • Un parc légué au cœur de Colmar qui est devenu le square où rient les enfants.
  • Près de 600 bouteilles de vins dont les millésimes d’étendent 1834 à 1937. Le savoir-faire et les rires des anciens s’entrechoquent encore dans ses flacons qui constituent aujourd’hui le trésor de l’Œnothèque de la Confrérie Saint-Etienne au Château de Kientzheim.
  • Environ 5000 livres dans les réserves des Dominicains qui invitent avec bonhommie à s’interroger sur les convictions et les mutations qui agitent le XIXe siècle. Poésie, facétie, élégance et caricature alimentent une bourgeoisie soucieuse de progrès, de mieux vivre.
  • Une réserve naturelle régionale, celle de la forêt du Hardtwald, appelée encore souvent forêt Méquillet, puisqu’il s’agit à l’origine d’un leg de la famille au Consistoire Protestant de Colmar.

En soi, un patronyme qui défie l’oubli par sa célébration du savoir-vivre.