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Le cloître

Sommaire :

Le cloître en occident

Texte du Père Guy Bedouelle, o.p

A l’origine, le mot cloître n’a pas de connotation religieuse. La plupart du temps employé au pluriel, il indique, dans le latin classique, une idée de fermeture, d’obstacle, de barrière, soit par la volonté des hommes, soit par les caprices de la nature, désignant alors les vallées encaissées ou les cirques montagneux. La première acception « religieuse » remonte à une hymne de Prudence (IVe s.).

Le mot acquiert ensuite avec les Règles monastiques un sens large, désignant les monastères eux-mêmes. Le terme ne désigne que plus tard, dans la tradition occidentale, la fonction architecturale et monastique d’un lieu particulier, à coté du réfectoire, de la salle du chapitre ou de la bibliothèque. L’allemand gardera l’ambivalence : le Kloster désigne aussi bien l’abbaye ou le couvent que la cour carrée au cœur des bâtiments monastiques ou canoniaux.

Différent de la tradition orientale, le modèle occidental, antérieur à Cîteaux ou Cluny mais identifié par l’architecture cistercienne, fait du cloître un lieu particulier, accolé à l’église conventuelle. Les textes du XIIe s. lui accordent une place déterminante ; seule sa place peut varier par rapport à l’église.

L’usage romain l’accolera à la face occidentale de l’église, en rupture avec la tradition de le placer au sud, puisqu’il découlait ou s’inspirait du péristyle de la villa romaine, colonnade entourant la cour intérieure de l’habitation.

Dans la disposition des lieux réguliers, le cloître joue d’abord un rôle pratique : pour faciliter le bon déroulement des sept offices quotidiens, il fallait trouver un moyen court pour rejoindre le chœur à partir du réfectoire, du scriptorium ou du chapitre, tandis que les moines gagnaient directement l’office de nuit du dormitorium à l’église par l’escalier des Matines. Le souci de ne pas faire de trop longs trajets comme de s’épargner les inconvénients de la pluie et de la boue, conjoint à la nécessité d’un espace processionnelle et liturgique, ont assuré la pérennité du cloître.

Le cloître des Dominicains de Colmar     Le cloître des Dominicains de Colmar

Le cloître dans la tradition dominicaine

Texte de Frère Rémy Valléjo, o.p. - Dominicain du couvent de Strasbourg

« Le silence est le père des prêcheurs »

Inspirée par la quiétude méditative du couvent San Marco, la sentence d’Antonin de Florence (1389-1456), trouve sa plus belle expression dans la spiritualité du cloître, miroir de la vie dominicaine.

Héritage des auteurs grecs et latins de l’Antiquité, le Miroir de la tradition médiévale est non seulement un ouvrage d’introspection, mais aussi et surtout un chemin de connaissance de Dieu. Car en attendant le « face à face », selon saint Paul, « nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme » (1 Co 13,12). Conformément aux plats de bronze des temps anciens qui n’offrent jamais une vue immédiate des choses et des êtres, le Miroir représente donc un spectre de reflets et d’images au gré desquels voir, et voir Dieu a fortiori, devient un cheminement. Puisque, selon la leçon spirituelle de Grégoire de Nysse (341-394), « voir Dieu, c’est le suivre partout où il nous mène », la vie du cloître est elle-même un « miroir exemplaire ».

Fresques dans le cloître des Dominicains de Colmar     Le cloître des Dominicains de Colmar

Miroir de la vie fraternelle et de la vita apostolica, ou vie apostolique, le cloître de la tradition dominicaine représente le lieu privilégié où, selon la règle de saint Augustin adoptée par les frères prêcheurs, s'accomplit le mystère de l'unanimité et de l'unité. « Tout d'abord, pourquoi êtes-vous réunis sinon pour habiter ensemble dans l'unanimité, ne faisant qu'un cœur et qu'une âme en Dieu. » Conformément aux Actes des apôtres qui, avec enthousiasme, évoquent la ferveur de la première communauté de Jérusalem, laquelle « n’avait qu’un cœur et qu’une âme » (2, 42-47 et 4, 32-35), cette unanimité concerne principalement la vie commune, lorsque le bien commun ne souffre ni jalousie, ni appropriation, ni vie privée. Cette unanimité est la pierre angulaire de la prédication verbo et exemplo, « par la parole et par l’exemple », des frères prêcheurs. Mais selon la lecture spirituelle de la première Épître de Pierre (1 P 3, 8), cette unanimité, ou cette « âme une dans la prière », concerne aussi la vie propre des frères, tous appelés à s’abstraire de la dispersion des sens pour demeurer dans l’unité de leur être intérieur.

Miroir de la première communauté des apôtres à Jérusalem, le cloître est aussi le miroir de la Jérusalem céleste. C’est un gage d’éternité qui engage l’âme humaine à vivre dès ici-bas la quiétude du royaume des cieux. Selon L’art de bien vivre d’Antonin de Florence, l’âme est la cellule et la demeure que Dieu désire habiter, autant qu’elle s’abandonne par la prière à la présence de l’hôte intérieur. « Retirez-vous dans votre cellule, et unissez-vous à Jésus-Christ, soit en priant soit en lisant, soit en méditant. Ce sont ces choses que Dieu nous demande si nous voulons qu’il devienne l’hôte de la cellule de notre âme. » Cet hôte, au gré d’une heureuse réciprocité, c’est non seulement celui qui est reçu mais aussi et surtout celui qui reçoit. « Puisque Dieu a daigné venir pour habiter dans la cellule de votre âme, sachez le recevoir dignement, pendant que vous êtes sur la terre, et Lui, vous recevra ensuite dans sa demeure céleste pour l’éternité. » Figure des félicités de la Jérusalem céleste, à l’écart des bruits de ce monde, la vie du cloître s’accomplit donc dans la retraite silencieuse ou, selon la Lettre d’or de Guillaume de Saint-Thierry (vers 1085-1148), « l’âme n’est jamais moins seule que lorsqu’elle est seule avec Dieu ».

Le cloître des Dominicains de Colmar

Miroir de l’union intime de l’âme avec Dieu, le cloître trouve dans le jardin de Paradis une figure parfaitement accomplie. Il s’agit non seulement du jardin d’Éden du Livre de la Genèse (Gn 2 à 3), mais aussi et surtout du poétique Hortus conclusus, le jardin clos du Cantique des cantiques (Ct 4, 12-15), où les amours de la fiancée et du Bien-aimé illustrent l’Alliance de Dieu avec son peuple, et préfigurent la rencontre de Marie-Madeleine avec le Ressuscité, celui qu’elle prend pour le jardinier (Jn 20, 15). Inspiré par la tradition des Pères, d’Origène à saint Bernard de Clairvaux, Jean Dominici (1357-1419) déploie tout le propos de L’art de bien vivre à partir de cette figure du jardin. « Dieu a créé nos âmes à sa très sainte image, et leur a donné pour jardin la terre de notre corps, afin que nous nous exercions à la travailler, à la cultiver, à y répandre les semences de nos bonnes œuvres, et que nous puissions, lorsque les fruits seront à maturité parfaite, trouver en eux notre vie et notre joie. » Au gré de ces figures bibliques, le cloître devient donc le lieu privilégié d’une intimité appelée à croître en vertu et charité.

Enfin le cloître est miroir de la charité. Loin de la soustraire au souci du prochain, la retraite, vécue dans la vérité de l’intimité avec Dieu, rapproche l’âme de l’humanité tout entière. Élargi aux intentions du monde, tel le cœur de saint Dominique qui « accueillait tout homme dans le sein de sa vaste charité », le cloître des frères prêcheurs est donc un espace de profonde communion. Dans son Art de bien vivre, Jean Dominici affirme « que lorsque Dieu vient pour habiter la cellule de notre âme, il ne vient pas seul. Avec lui sont aussi sa mère et une grande multitude d’anges et de saints. En sorte que, goûtant la joie d’être avec Dieu, nous sentons aussi la consolation de sa mère, des anges et des saints. Il nous donne même la joie d’aimer parfaitement ceux qu’il aime sur la terre, et nous fait avoir compassion de tous les hommes. Toutes ces choses s’acquièrent au moyen de la vraie, de la pure, de la sainte oraison, et non en jasant et en tenant de vains propos ». Au gré d’une âme égale, humble et abandonnée dans la prière, le « miroir exemplaire » du cloître donne donc à voir en énigme, comme sur la montagne de la Transfiguration (Lc 9, 31), le Fils de l’homme qui dans son être et son « exode » rassemble tous les enfants de Dieu dispersés.

Le cloître, lieu privilégié du silence, est donc essentiellement une clôture à la porte de laquelle Dieu se tient pour y être accueilli. C’est le sens même d’une fresque de Fra Angelico qui surmonte la porte de l’hospice du couvent San Marco. Inspirée par la parabole du festin nuptial (Mt 22, 5) et le récit des pèlerins d’Emmaüs (Lc 24, 13-35), mais aussi par la prédication d’Antonin de Florence, auteur d’un Dialogue sur les deux disciples d’Emmaüs, la fresque représente le Christ pèlerin accueilli par deux frères dominicains. Invités à recevoir chaque homme tel le Christ, les frères sont donc appelés à s’engager dans la voie de la « vie contemplative » pour mieux répondre à leur vocation de prêcheurs. Selon le récit de l’apparition du Christ à l’auberge d’Emmaüs, les pèlerins ont le « cœur tout brûlant » quand Jésus, au milieu d’eux, leur explique le sens des Écritures. Selon Jean Dominici, dans son Livre d’amour de charité, cette ardeur est non seulement celle des pèlerins, mais aussi celle de tout homme de foi, l’homo viator, ou « l’homme pérégrinant », qui s’avance sur le chemin de la vie, guidé par la vertu de charité. « Parce que dans la vie présente, nous cheminons au moyen de la foi et nous ne voyons que dans un miroir obscur et ténébreux, la vertu intellectuelle ne semble pas suffire par elle seule, si elle n’est pas informée de sa petite fille, la charité. La charité naît de la connaissance de Dieu, laquelle le montre tellement bon, utile et délectable, qu’il ne peut se faire que la volonté, irradiée d’une telle lumière, ne l’aime. » Jean Dominici poursuit, non sans lyrisme, jusqu’aux confins de la figure mystique. « J’ai vu un rayon de soleil, réfléchi en lui-même par l’opposition d’un miroir, brûler en lui-même et allumer le feu, bien que son office ne soit pas de brûler, mais d’illuminer. Ainsi, dit-on, si l’intelligence frappe en la pure volonté, elle rebondit et refrappe l’acte de la volonté dans l’intelligence, allume la flamme de la charité et brûle toutes les puissances intérieures de l’âme, les faisant, comme des torches embrasées toutes crier : Doux amour ! O Dieu amour ! l’amour me fond le cœur et je ne peux vivre sans amour. »