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Le Liber Chronicarum

La p'tite pépite :

Le plus célèbre des incunables, ou Liber cui similis nullo tempore pressus erat
« Un livre tel qu’on n’en avait jamais auparavant imprimé de semblable »*

(Texte de Rémy Casin, Conservateur en chef, Responsable de la Bibliothèque des Dominicains)


 

Attention les yeux ! La bibliothèque des Dominicains présente aujourd’hui le Liber Chronicarum, bien connu des bibliophiles, des curieux d’histoire et de tous les amateurs du passé. Sa richesse iconographique, notamment, en a toujours fait un objet d’attention depuis sa parution.

L’ouvrage est exceptionnel à tous égards : un monumental in-folio (le plus grand format) de 286 feuillets, soit 572 pages mesurant près de 50 cm de hauteur sur 79 de largeur une fois le livre ouvert. Avec sa solide reliure constituée de deux fortes planchettes de bois recouvertes de peau de truie estampée, son poids approche les dix kilos. Autant de caractéristiques qui en rendent la manipulation quelque peu exigeante. Deux conclusions à ce stade :

Le Liber Chronicarum ne paraît que dans les grandes occasions (comme toute star qui se respecte),
Le métier de bibliothécaire peut à l’occasion être qualifié de « physique » (si si si).

Au-delà de cette introduction, le Liber Chronicarum a plein de choses à nous apprendre. On se permettra donc de développer un peu plus que d’habitude la présentation… On vous le dit : c’est un monument !

Mensurations

  • 286 feuillets
  • 572 pages
  • 645 gravures sur bois et 1 809 illustrations
  • 50 cm de hauteur, 79 de largeur
  • 10 kg

Une chronique « universelle » rédigée à Nuremberg

L’ouvrage est communément appelé en français La Chronique de Nuremberg, titre trompeur car il ne s’agit pas ici seulement de Nuremberg. Le titre original, dans les deux versions latine et allemande publiées à quelques mois d’intervalle en 1493, est Liber Chronicarum (Livre des chroniques) ou Das Buch der Croniken und Geschichten (Le Livre des chroniques et histoires), ce qui rend mieux compte de son ambition.

Dans la lignée du genre médiéval de la « chronique universelle », le livre est une ample compilation tirée des récits de la Bible et des auteurs de l’Antiquité et du Moyen-Age qui proposent au lecteur une histoire du monde depuis la Création jusqu’au temps de la rédaction. Une somme monumentale retraçant tous les grands évènements et toutes les grandes figures (rois, empereurs, papes, savants, etc.) de l’histoire de notre partie du monde.

Mais Nuremberg, alors ? Une des plus peuplées, prospères et puissantes cités du Saint Empire à la fin du Moyen-Age, la ville est aussi un foyer culturel et intellectuel. Les élites urbaines, enrichies par la production et le commerce, multiplient les commandes et favorisent l’éclosion de tout un milieu d’artistes et de savants, dont beaucoup ont étudié en Italie et en sont revenus conquis par la vague de renouveau culturel, autrement dit par la Renaissance.

Parmi eux, Hartmann Schedel (1440-1514), qui occupe le poste de médecin public de la ville, et qui est un grand collectionneur de livres.

Deux bourgeois fortunés, Sebald Schreyer (1446-1520) et Sebastian Kammersmeister (1446-1503) conçoivent vers 1490 le projet de l’ouvrage et chargent Schedel de sa rédaction. Parallèlement, ils passent commande de 645 gravures sur bois pour l’illustrer à deux artistes nurembergeois renommés, Michael Wohlgemut (v. 1434-1519) et Wilhelm Pleydenwurff (v. 1450-1494). Dans l’atelier du premier est alors embauché comme apprenti un certain Albrecht Durer. Il réapparaîtra…

Une entreprise d’édition et d’impression quasi industrielle

Schreyer et Kammersmeister se sont donc associés pour produire ce livre-somme somptueusement illustré et en confient l’impression à Anton Koberger (v. 1443-1513), éditeur-imprimeur à la tête du plus important atelier de l’époque où travaillent une centaine d’ouvriers sur vingt-quatre presses : à cette échelle, on peut parler d’un établissement industriel plus que d’un artisanat. Il finance et contrôle la production de ses livres depuis les moulins à papier jusqu’à la reliure, et dispose de réseaux de diffusion d’envergure européenne. Avec 250 ouvrages publiés entre 1470 et 1500, il domine le marché du livre en Allemagne et bien au-delà. Anecdotiquement, il est aussi le parrain de Durer.

Plusieurs années s’écoulent donc entre les débuts du projet et sa parution, exigeant des investissements extrêmement élevés (des milliers de florins) : nous connaissons tous ces détails car, fait exceptionnel (encore), les manuscrits préparatoires et contrats, les archives de l’entreprise nous sont parvenus et sont aujourd’hui conservés à Nuremberg et à Munich.

Casting

  • Deux commanditaires : Sebald Schreyer et Sebastian Kammersmeister
  • Un auteur : Hartmann Schedel
  • Deux ateliers de gravure : Wilhelm Pleydenwurff  et Michael Wohlgemut (où on trouve un apprenti : Albrecht Durer)
  • Un éditeur-imprimeur : Anton Koberger (à la tête d’une centaine d’ouvriers)

Une somme d’information exceptionnelle pour l’époque

Grâce à un réemploi astucieux de plusieurs matrices, les 645 gravures sur bois, fréquemment de très haute qualité artistique, fournissent 1 809 illustrations : des portraits – en général très stéréotypés, mais aussi des scènes relatives aux 7 jours de la Création…

     

     

et surtout vues de cités, dont certaines occupent une double page, telle Nuremberg…

     

ou Strasbourg, dont la mise en page rend justice à la hauteur et à l’élégance de la flèche de la cathédrale, sortant du cadre de l’image pour déborder sur le texte.

     

On citera enfin ce qui est rien de moins que la première carte imprimée de l’Allemagne !

     

Bon nombre d’historiens estiment que le jeune Durer a participé à l’illustration, reconnaissant sa main entre autres dans les têtes des dieux des vents qui ornent la gravure du septième jour de la Création.

     

Ce livre-somme est donc une histoire universelle, mais aussi une fresque où la combinaison savamment pensée et harmonieuse de l’image et du texte apportait au lecteur contemporain une information d’une qualité jamais vue auparavant, aspect auquel un regard d’aujourd’hui est encore sensible. D’autant plus lorsque certains exemplaires ont été mis en couleur à la main, tel l’exemplaire personnel d’Hartmann Schedel, conservé à Munich : une splendeur !

Un best-seller dans toute l’Europe

Dernière singularité : les tirages et les chiffres de vente, connus d’après les archives mentionnées plus haut, font état d’environ 1 500 exemplaires pour l’édition latine et de 700 à 1 000 pour l’édition allemande, écoulés de Paris à Cracovie et de Lübeck à Florence. Ces chiffres exceptionnels pour l’époque et cette diffusion à l’échelle européenne témoignent encore une fois de l’entreprise hors-norme qu’a été la Chronique de Nuremberg.

Incidemment, outre la qualité intrinsèque de l’ouvrage qui a toujours retenu l’attention des bibliophiles, bibliothécaires, bibliomanes et autres bibliopathes, de tels volumes de production ont aussi permis une conservation dont n’a bénéficié aucun autre incunable : on estime à 400 exemplaires latins et 300 allemands ceux qui nous sont parvenus.

Chiffres des tirages / ventes

  • 1 500 exemplaires pour l’édition latine (en resteraient 400)
  • Entre 700 et 1 000 pour l’édition allemande (en resteraient 300)

Autant dire qu’on en voit régulièrement passer sur le marché du livre ancien, où ils peuvent atteindre plusieurs dizaines, sinon centaines de milliers d’euros. Et il arrive qu’un exemplaire, longtemps oublié et couvert de poussière, ressurgisse de manière fortuite après bien des pérégrinations : ainsi en 2011 dans l’Utah ; pas exactement à proximité de Nuremberg !

Chiffres qui signifient aussi que chaque grande bibliothèque en possède un, voire plusieurs exemplaires… Je vous entends déjà : « Et aux Dominicains de Colmar ? ». Eh bien, notre illustre maison en abrite quatre sur ses rayons, trois allemands et un latin, parmi lesquels se distingue le volume coté S 3970 Inc : Il a appartenu à une famille de nobles originaires de Franconie, les Schenck d’Ehenheim, comme l’indiquent les armoiries peintes sur le contreplat. Leur succèdent sur le premier feuillet celles du Saint-Empire, dont Ludwig Schenck von Ehenheim était loyal serviteur. Une telle décoration n’est pas des plus courantes, et atteste sans nul doute de la valeur du livre aux yeux de son propriétaire ! 

     

 


* Liber cui similis nullo tempore pressus erat (un livre tel qu’on n’en avait jamais auparavant imprimé de semblable). C’est par cette emphase tonitruante que démarre la préface de l’édition latine du Liber Chronicarum. Assurément une accroche commerciale digne des best-sellers d’aujourd’hui : les éditeurs d’Eric-Emmanuel Schmitt, Guillaume Musso ou autres Stephen King pourraient s’en inspirer !

C’est là qu’on vous le précise : en 1470, la préface était écrite par l’auteur lui-même. Conclusion : on n’est jamais si bien servi que par soi-même…